Si on s'en tient à la production cinématographique US, qui dit comic dit indubitablement super-héros ; et, conséquemment arcs interminables, rebondissements alambiqués et costumes ridicules.
Ce postulat serait probablement resté inchangé si, depuis une vingtaine d'années, la production n'avait pas vu émerger des BD sortant avec brio de ce sempiternel schéma :
Preacher,
Y le dernier homme,
Sandman, pour mes favoris. Pas de miracles sur la forme,
l'infantilisante structure narrative est toujours de mise mais sur le fond, on assiste à une vraie (r)évolution.
...
Sauf que malgré cette fastidieuse introduction, je ne vais vous présenter aucun de ces comics.
Enfin, pas tout à fait, puisqu'avec
Ex Machina ou encore
Kick-Ass, Ultra fait partie de ces BD qui aborde les super-héros d'un point de vue plus pragmatique, plus moderne aussi. Processus, soit écrit en passant, amorcé par
Alan Moore à la fin des années 80 (Watchmen, inculte(s) !).
Et l'histoire ?
Dans ma tentative de dynamiser un peu cette note, je propose qu'on fasse genre on joue à une devinette pourrie. Donc ULTRA, c'est quoi ?
- Un terroriste ? Ben... Non.
- Un adjectif superlatif (autrefois très utilisé chez certains djeuns) ? Mooouaais.
- Un super-héros issu d'une série japonaise ? Pfff, c'est Ultraman. Je ne connais pas trop l'histoire mais opter pour un tel nom traduit certainement un niveau d'égocentrisme un peu plus élevé que la moyenne... ou un manque flagrant d'originalité.
- Une des super-héroïnes les plus en vogue de la planète ? On y est ! Même si l'image à gauche est assez explicite pour éviter mon jeu à deux balles.
Bref. Si le gras n'a pas fait tilté les (trop) rares lecteurs de ce blog, je réécris : les plus en vogue (petite précision : au cas où vous demanderiez pourquoi j'ai utilisé cette typographie, je rend simplement "hommage" à l'horripilante structure narrative citée plus haut).
En effet, salarié émérite de la multinationale "Héroïne inc", Pearl Penalosa, de son vrai nom, est comme beaucoup-de-gens dirait un bourreau de travail, de ceux qui, à défaut d'un partenaire sex... petit ami valable, s'évertuent à rendre leur vie professionnelle moins désastreuse que leur vie amoureuse. Un modèle de vertu, en somme, lui assurant l'estime des américains les plus puritains et une popularité grandissante auprès du grand public ; et vu que Pearl semble se satisfaire de cette situation, tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais, comme il faut bien une histoire, nous écrirons seulement que certaines circonstances pas fortuites du tout vont quelque peu changer la donne et l'amener à bousculer ses habitudes.
Au cas où vous ne l'auriez pas compris, avec Ultra dites adieu à la
sacro-sainte image du super-héros. Adieu aussi à la double identité, au patriotisme exacerbé et aux costumes ridicules... Non, ne rêvez pas, sur ce dernier point du moins, mais il faut bien avouer que, dans l'univers du comic de super-héros, rares sont ceux qui adoptent un point de vue aussi
original que celui des
frères Luna.
La vie trépidante d'un super-héros n'est dorénavant plus dissociée de la routine du métro-boulot-dodo et leur univers s'est transformé en une industrie mercantile au possible... Et Dieu que c'est crédible !
Les frères Luna l'ont bien compris : aujourd'hui, le pire ennemi d'un super-héros n'est pas forcément les méchants qu'il combat mais bien l'
opinion publique (vision dont notre société en est l'exemple le plus probant). L'opposition avec les super-vilains qui aurait pris une place prépondérante dans la plupart des comics est ainsi relayée au second plan au profit de la vie médiatique et personnelle de la super-héroïne. Car dans cette industrie, cette dernière comme
ses acolytes se sont érigés au rang de
people avec tous les avantages et désagréments que procurent ce statut (les paparazzis qui scrutent toutes les vicissitudes de votre vie sentimentale
par exemple).
Dans ce monde, le boy scout préféré d'Hollywood (Superman, inculte(s) !) n'aurait pu se dissimuler derrière l'image ronflante d'un Clark Kent... Peut-être même qu'il formerait avec Lois Lane, l'un des couples les plus médiatisés de la planète.
Mais plus que ce décor résolument caustique, Ultra, c'est avant tout l'histoire d'une femme moderne qui tente tant bien que mal (plus mal que bien d'ailleurs) de combiner boulot et vie personnelle.
Bon, c'est sûr, le trio d'amies possède quelques ressemblances avec le quatuor de la série Sex & the City (argument de vente destiné à rameuter une population plus féminine... Ou mettre en
émoi le geek lambda ?). Le sujet
peut donc avoir un air de déjà-vu, quand on connait bien le genre (je plaide coupable) et le romantisme de l'intrigue pourra en rebuter certains.
Mais l'empathie dont fait preuve les frères Luna envers les personnages féminins (en dépit de quelques clichés et facilités) et
le choix de l'adapter au monde super-héroïque dans lequel la sexualité et les distractions sont globalement mis au placard, constitue une réelle nouveauté, conférant une certaine crédibilité au récit, qui plaira à tous les publics.... Même si je peux affirmer, sans
trop me tromper, que les lecteurs de comics possédant pour la plupart un chromosome Y, "public" renvoie inévitablement au mot "homme" ;
et comme la plupart d'entre eux,
les auteurs ne semblent pas avoir beaucoup regardé S&C... C'est ce qu'ils disent tous, du moins.
Remercions, en outre, les Alan Moore et
Garth Ennis (scénariste du génial
Preacher) de s'être éloignés du genre et avoir ainsi encouragé une génération d'auteurs à
s'émanciper des BD de leurs aînés. Et avec une super-héroïne aux préoccupations aussi actuelles,
Jonathan et Joshua Luna font sur ce point figure de
bons élèves, nous donnant, au passage,
quelques pistes sur ce à quoi notre société ressemblerait si des humains aux pouvoirs paranormaux venaient à apparaître.
Concernant le graphisme, ceux qui ont lu Girls des même auteurs remarqueront l'utilisation moins importante de l'outil informatique ; choix plutôt appréciable, donnant un effet bien plus naturel au graphisme de la série.
Pour résumer : 17,50€ (couverture cartonnée, 200 pages couleurs, le prix se justifie), et peu de faux pas pour ce one shot qui, par son originalité, attirera, pour une fois, autre chose que les lecteurs invétérés de comics.
Un bon achat, en somme.